Annabel Lee
 



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Sons et lumières

Après des semaines – mois – d’absence, je reviens vous parler des images qui sont passées par ma rétine et se sont stockées dans un pli de ma mémoire. Rétrospective.

Samedi 18 février, 20 heures. La foule s’est pressée au parterre puis aux balcons du Théâtre du Châtelet. Ce soir, c’est le Yoko Ono Show, qui réunit pour l’occasion le fiston, Sean Lennon, et, allez savoir pourquoi, Vincent Gallo – mais que vient faire dans cette galère familiale l’auteur de Buffalo 66 et de The Brown Bunny, grand ami et collaborateur de Chloë Sevigny et, surtout, de Claire Denis ? On me dira à la sortie que c’est un pote du fiston. N’empêche.

On était parti pour un happening arty (« il y aura des sons, des images et des mots », promettait la vieille la veille, interviewée sur France Inter). On ressort dépité d’une birthday party ringarde, d’aussi mauvais goût qu’un show sons et lumières de Jean-Michel Jarre frappé par une restriction budgétaire. On aura vu Yoko Ono, 73 ans, arriver sur scène engoncée dans une extravagante doudoune blanche façon Elton John. Puis Yoko Ono se dessaper pour finir en pantalons de cuir et body troué à l’aisselle gauche, sous les sifflets d’acclamation d’un public décidément très bon public. Sexy.

En guise de scénographie, un fauteuil démesurément grand et moche posé là dans un coin, et au milieu une sorte de structure ovale de miroir sur pieds qui, vue du 6ème balcon, m’a tout l’air d’être en plastique. Mais sans miroir, le miroir. Astucieux. Projetées sur un drap pas bien repassé déroulé au fond de la salle, des diapos de l’album de famille (Yoko bébé, Yoko et John, Sean bébé, Yoko et Sean, etc), encerclées par l’ombre ovale du miroir sans miroir. Troublant. Couvrant le fin filet musical en provenance des guitares de V. Gallo et de S. Lennon, Yoko, qui entre temps s’est affublée d’un béret, pousse des cris suraigus. Peut-être essaie-t-elle de faire croire qu’elle chante du Nô, théâtre traditionnel japonais. Mais ça ne prend pas.

Ellipse. Des vues aériennes de paysages sous la neige défilent maintenant sur l’écran de fortune. Yoko revient, coiffée fort à propos d’une chapka et réchauffée par une écharpe rouge. Conceptuel. Elle lâche un râle, puis décide de faire croire qu’elle parle toutes les langues du monde et prononce des mots incongrus en allemand, japonais, anglais, espagnol. Mais même en français, on ne comprend rien. Déstabilisant.

Au bout d’une heure, Sean Lennon réapparaît, brandissant un immense bouquet de fleurs au cri de « HAPPY BIRTHDAY MOM !! ». La salle en délire applaudit à tout rompre, et Yoko, flanquée de sa progéniture (Vincent Gallo s’est éclipsé pour passer un coup de fil dans un coin de la scène : on est une star ou on ne l’est pas, merde), lance un nasillard « I love you ! ». Trois petit tours et puis s’en vont. On se retrouve dehors, avec la nette impression d’avoir été pris pour des cons. Quand on pense aux nombreux intermittents talentueux qui galèrent pour trouver des salles en zones suburbaines où montrer leur travail, on est légèrement révoltés. Mon anniversaire, c’est le 24 mai. Vous croyez que c’est trop tard pour me faire prêter le Châtelet ?

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Je voulais surtout vous parler du sublime dernier film d’Alexandre Sokourov, Le Soleil, sur le renoncement de l’empereur japonais Hirohito à son ascendance divine. Mais Yoko Ono, après avoir squatté le Châtelet, a squatté ma note. Ce sera pour la prochaine fois. Preuve qu’on fait plus parler de soi par des clichés miteux que par des chefs d’œuvres discrets.

Avant de fermer le rideau, je vous rappelle que les Girls and Blogs mixent le 30 mars au Neufs Billards, 179, rue St Maur, Paris 10ème. Venez nombreux : on vous passera le Plastic Ono Band, c’est promis !

20.3.06 20:25


Opening night : Image d'image, image dans l'image

Ce soir, c'est le grand soir. Le grand soir, le grand saut. Poussée par mes copines du collectif *Girls and Blogs*, les petites fées de la fête qui en ont fait danser plus d'un(e) au Limelight et s'apprêtent à frapper - très fort - une deuxième fois le 20 janvier au Boxers, poussée, donc, à ouvrir mon blog... je freinais des quatre fers. Parce que des blogs, j’aime en lire. Mais en écrire… Et parce que je n'ai pas le chic pour parler de moi, et que je ne me sentais pas de taille à rivaliser avec la diva du "Me, myself and I", Billie Holiday.


Mais voilà que j'ai eu une idée - ce qui n'est pas si fréquent, cf. Deleuze dans l'Abécédaire : "C'est pas tous les jours qu'on a une idée. Avoir une idée, c'est une fête!". Ma petite idée, la voici : faire un blog qui ne parlerait pas de moi, mais de ce que je vois. Voici donc aujourd'hui le mot d'ordre qui ne devra jamais être transgressé : sur cette page, il sera question d' image, de toutes les images qui éveilleront une émotion, une pensée, une analyse, celles qui me donneront quelque chose à dire d'elles. Parce que j'aime les images, celles qui coulent en nombre infinis dans les films, et qui, parfois, me laissent une grande image finale tenace, ou celles qui se superposent quand je zappe, les moches, les drôles, les connes, les belles, et que je crois oublier dès que j'éteins la télé. Et celles, photos, tableaux, immobiles, silencieuses et solitaires, devant lesquelles je m'arrête dans les expositions. Parce que j'aime parler d'elles et écrire sur elles. Et, pour bien préciser la règle, disons que toutes mes notes seront une interprétation, la mienne, parmi tant d'autres possibles (les vôtres? j'espère que vous m'en donnerez) des images choisies.


Et si par hasard je venais à oublier la règle et à vouloir vous raconter ma vie (j'adore "Me, myself and I" mais je ne chante pas assez juste) je compte sur vous pour me taper sur les doigts, ou sur l'épaule.


Ça commence par le dernier film de Michael Haneke, Caché, sorti en octobre 2005 et récompensé hier par le Prix du cinéma européen, parce qu’il met en boîtes et en abîme des images de différentes sortes qui cohabitent rarement ailleurs.


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Un plan fixe, comme pris par une caméra de vidéosurveillance, de la façade d’une maison luxueuse mais sévère, massive, opaque. Plan long – environ deux minutes. Plan large qui semble dévorer la rue entière, largeur et profondeur, et avec elle tout ce qu’elle contient : immeubles, voitures, cyclistes, passants.


Plan large, de la largeur de l’écran de télévision sur lequel Georges et Anne Laurent (Daniel Auteuil et Juliette Binoche) découvrent le film de leur maison, où ils apparaissent parfois – de loin, on les voit sortir à tour de rôle, traverser la rue, rejoindre leur voiture garée en face –, film tourné à leur insu et déposé sous la forme d’une mystérieuse vidéocassette sur le pas de leur porte.


Image d’image et image dans l’image, négligeant la logique des proportions : le petit écran (la TV) absorbe le grand écran (le film), qui à son tour avale le petit (nouveau plan : Georges et Anne de dos devant leur télévision, spectateurs observés, silhouettes dédoublées).


Les images se démultiplient, se greffent les unes aux autres, s’enchâssent, se stratifient, se dévorent. Là encore, désordre des proportions : les journaux télévisés crachent à grand volume des images de conflits (Palestine, Irak…) dans le salon cossu du couple parisien. Mais tout cela n’est rien comparé à la terreur de se découvrir épié et impuissant à se soustraire à la caméra cachée, Œil inquisiteur qui traque George et Anne, caméra-ogre qui les ronge et dont ils ne peuvent se cacher. Comme l’image inoffensive d’une rue de quartier résidentiel (la rue des Iris, indice) effraie davantage que la vision sanglante des conflits lointains, la silhouette minuscule de Georges entrevue sur cassette vidéo déstabilise tout l’édifice de sa vie (sa famille, ses amitiés, sa carrière de présentateur d’un magazine littéraire à succès, sa réputation d’homme honnête et cultivé). Et si l’Œil ne perce pas l’opacité de la façade (les vidéocassettes ne montrent jamais l’intérieur de la maison), il fissure l’intimité de Georges en faisant refluer des souvenirs enfouis et en exhumant des vérités tues – cachées. Rêves, puis flash-back : en 1961, Georges a six ans. Ses parents, propriétaires terriens, se prennent d’affection pour le jeune Majid, fils d’ouvriers agricoles algériens « disparus » pendant la manifestation réprimée par la police de Maurice Papon. Georges ne supporte pas l’entrée dans la famille de l’intrus. Pour obtenir son renvoi, il ment et le trahit. Quarante ans plus tard, Majid habite un appartement miteux : il a « raté » sa vie.


Georges, lui, a réussi. Les immenses bibliothèques qui délimitent le contour de sa vie confortable (dans son salon, sur le plateau de son émission) semblent murer le souvenir derrière les capitons blancs des volumes. Peut-être cet épisode n’était-il qu’un rêve, l’un des cauchemars qui tirent Georges de son sommeil, alors qu’il n’aspire qu’à fermer l’œil. Comme cette scène dans laquelle Auteuil, rentré du travail en plein après-midi, avale deux somnifères – cachets – puis, tirant les lourds rideaux de sa chambre, se plonge dans une nuit artificielle et un sommeil que la mauvaise conscience ne viendra pas troubler. Peut-être n’était-ce qu’une simple « querelle de gosses », comme il l’explique à sa femme. Si seul le visible est réel, alors il suffit de s’arranger avec les images pour leur donner la teneur qui convient. Homme de télé, Georges n’ignore rien de ces petits arrangement avec le réel : en salle de montage après l’enregistrement de son émission, il coupe le discours d’un invité, jugé « trop théorique », pour lui faire dire ce qu’il préfère entendre. Michael Haneke n’ignore pas davantage la force de persuasion des images, lui qui a justement été primé à Cannes pour la mise en scène de Caché et rappelle volontiers que « le cinéma est un art de la manipulation, il ne faut jamais l’oublier quand on fait des films ou quand on les voit ». A la fin du film, le fils de Majid poursuit Georges dans l’immeuble de la chaîne de télévision pour laquelle ce dernier travaille, labyrinthe vitré dont les cloisons transparentes abritent – cachent – l’usine à trucage.


L’enchaînement de cette scène  avec un plan séquence sur le collège huppé fréquenté par le fils de Georges (où l'on voit les deux garçons parler ensemble : comploter contre le père?) désigne par contraste le fils d’immigré comme une victime héréditaire. Mais derrière le didactisme du montage, qui produit par l’association de ces deux images une image supplémentaire, « imagée » ou symbolique, Haneke suggère que Georges a refoulé pendant quarante ans le souvenir de Majid, comme la France a occulté, pendant autant d’années, son passé colonial et la guerre d’Algérie. La culpabilité individuelle entre en résonance avec la culpabilité collective. Image d’image, image dans l’image. 


 

5.12.05 21:45


2.12.05 14:58





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